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Le principe du tatouage consiste à introduire dans la peau des matières colorantes (pigments) : L'encre est déposée dans le derme, où la couleur apparaît ensuite par "transparence" à travers l'épiderme après cicatrisation de la peau.
Jusqu'à l'apparition de la machine à tatouer (fin du 19ème siècle), seuls des outils manuels, variant suivant les régions et les cultures du monde, permettent de réaliser un dessin indélébile sur la peau par piquage ou incision : Aujourd'hui utilisés par de très rares tatoueurs, ces outils traditionnels exigent une dextérité incomparable, et rendent l'acte long et relativement douloureux.
Si l'usage d'une machine peut apparaître assez simple au premier abord, son maniement ne peut s'improviser : Il s'agit pour le tatoueur de maîtriser les fonctions et le maniement de tout un ensemble de matériels, et de connaître ses encres, tout en composant sur une toile tridimensionnelle et vivante, avec un "matériau" chaque jour un peu différent : Oeuvrer sur la peau implique en outre d'anticiper sur le résultat définitif après cicatrisation et, idéalement, sur sa tenue dans le temps.

Horiyoshi III tatouant au tebori - (c) Kazuhiro Nogi (2005)

La méthode de l'époque consiste à tracer une ébauche puis à à tatouer les contours (sujibori). De sa main gauche, le tatoueur tend la peau tout en coinçant un pinceau enduit de pigments entre ses doigts, tandis que, de l'autre main, il tient le manche équipé d'aiguilles et pique la peau pour appliquer la couleur.
Yoshimi Yamamoto, Tatoueurs, Tatoués, Musée du Quai Branly/Actes Sud, 2014

 

Le dessin

C'est un leitmotiv primordial : Le niveau de maîtrise du dessin se reflètera inévitablement sur la qualité d'un tatouage. Savoir dessiner est un préalable à savoir tatouer. Avant même de songer à s'intéresser au matériel et aux encres, il est donc impératif d'avoir, sinon suivi un cursus artistique reconnu, au minimum un talent avéré pour produire un résultat graphique intéressant.
Une approche classique du dessin et des arts plastiques est particulièrement utile et devrait constituer les fondamentaux ; L'étude de la riche iconographie traditionnelle des grands styles du tatouage est incontournable.

Pour réaliser son dessin sur le corps, le tatoueur peut soit le préparer et le concevoir préalablement sur papier (dans un format équivalent ou plus petit, puis agrandi ensuite), soit le tracer directement sur le corps au feutre (technique dite du "freehand" ou à main levée).
La préparation sur papier est l'usage le plus fréquent, le travail en freehand exigeant une technicité et une créativité particulières. Dans le cas d'un dessin préalable sur papier, le tatoueur transfère les contours de son dessin sur un "stencil" (calque du dessin sur papier carbone) afin de l'appliquer sur la zone du corps à tatouer à l'aide d'un liquide de transfert. Les lignes ainsi apposées servent de base au tatoueur, qui trace ensuite à la machine, puis procède le cas échéant au remplissage selon diverses techniques (couleurs, dégradés, ombrages, pointillés, détails, etc.).

En freehand, d'usage plus rare (certains tatoueurs choisissent aussi le procédé en fonction du type de motif et/ou de l'emplacement sur le corps), le tatoueur réalise ses tracés principaux au feutre, puis détaille si besoin également au feutre avant de tatouer.

Les secrets du tatouage

Le mythe des secrets a toujours la vie dure s'agissant des techniques de tatouage : Croire qu'il suffit d'accéder à une batterie d'astuces et de recettes pour apprendre à tatouer entretient l'idée de secrets légendaires qui seraient jalousement gardés et délivrés à de rares élus... Il faut vraiment refuser d'observer les milliers de tatoueurs dans la multitude de studios et de conventions, ou être totalement déconnecté, pour y croire encore !
Si tatouer ne s'improvise pas (ou alors, très mal !), la seule observation d'un professionnel au travail peut apporter, à qui sait être attentif et patient, des bases intéressantes : Lorsqu'on est, en plus, assez persévérant et doué d'une certaine dextérité, l'imitation des gestes patiemment scrutés peut pour certains se révéler rapidement réussie.
Rappelons qu'il s'agit bien de réaliser un acte irréversible sur des personnes vivantes et sensibles, ce qui constitue un prétexte suffisant pour déconseiller à quiconque de se lancer seul dans l'expérimentation de techniques hasardeuses, sans les conseils ou le guide d'un professionnel avisé.
Le tatouage n'est pas une science exacte : Chaque projet, chaque peau, chaque séance est unique. Ce sont donc à la fois l'expérience et la compétence technique du tatoueur qui lui permettent d'appréhender tout nouveau projet.

Handmade tattoo machine par Sailor Kea (2017)

Les machines

Les machines à bobines (ou "coils" du terme anglais), traditionnelles, fonctionnent sur le modèle original inspiré des sonnettes électromagnétiques (Cf. cadre "Brevets et piratages") au 19ème siècle.
Grâce à un courant électrique (transmis à la demande par le tatoueur en appuyant sur une simple pédale), les bobines se transforment en aimants (d'où leur nom d'électro-aimants) afin d'attirer une masse métallique (la masselotte !) :
1° Le contact permet aux aiguilles de descendre et de pénétrer la peau ;
2° Le mouvement de la masselotte étire un ressort appuyé sur une vis de contact : Lorsque ce contact est rompu, la boucle électrique l'est aussi, faisant remonter les aiguilles ;
3° La masselotte se détache des bobines... Pour remonter jusqu'à remettre le ressort en contact avec la fameuse vis et rétablit le champ électro-magnétique, afin de recommencer le cycle.
Ce mouvement de va-et-vient tourne à plus de 100 cycles par seconde, expliquant ce bruit de vibrations qui varie suivant la "vitesse" de la machine.
Chaque élément de la machine (ressort, vis, bobines...) est réglable et correspond ainsi à différents types d'utilisation : Ce sont ces réglages qui font toute la complexité de la machine et permettent à un tatoueur de faire évoluer sa pratique et son art en fonction de sa connaissance et de ses propres réglages.
Ces machines sont parfois bien plus que de simples outils : Lorsqu'elles sont fabriquées en exemplaire unique ou en série limitée pour un usage ciblée, elles sont conçues de manière artisanale, "handmade". Certaines d'entre elles sont assimilées à de véritables objets de collection, en plus d'être considérées  comme des machines exceptionnelles, créées ou personnalisées par des builders reconnus.
Bien que de plus en plus de jeunes tatoueurs n'aient jamais eu de coil en main et/ou craignent le poids, l'entretien ou encore les réglages liés à ce type de machine, tout tatoueur expérimenté reconnaît l'intérêt technique et artistique de comprendre et d'apprendre leur fonctionnement.

Les rotatives sont d'origine plus difficile à définir : Si on peut considérer leur naissance initiale par le brevet de O'Reilly (Cf. cadre "Brevets et piratages"), leur conception basique se retrouve dans les prisons russes et européennes à partir du milieu du 20ème siècle, puis, après une renaissance technique probablement dans les années 1970, elle a été adaptée de manière industrielle au début du 21ème siècle aux esthéticiennes pour réaliser du maquillage permanent, puis au tatouage "esthétique" quelques années plus tard.
Leur poids léger, comparativement aux machines traditionnelles, rendent leur maniement a priori plus facile ; Le fonctionnement du moteur rotatif en fait également des machines plus silencieuses, et parfois perçues comme plus "douces". Malgré ces avantages apparents, elles offrent peu de possibilités de réglages, et leur plage d'utilisations plus réduite peut rendre certains travaux délicats.
Séduisant toutefois de plus en plus de professionnels, dont certains ne retrouvent pas toujours toutes les qualités de leurs machines traditionnelles, les rotatives bénéficient de récentes évolutions les rendant peu à peu plus performantes. Des inconnues subsistent cependant, et doivent interroger les tatoueurs sur cet outil, par nature polyvalent, dans leurs pratiques artistiques : Réalisation de leurs tracés et de leurs ombrages, tenue dans le temps, souci environnemental (une machine à bobines se répare à l'infini, lorsqu'une rotative doit être jetée ou recyclée en cas de panne)...

Seul chaque tatoueur peut savoir quels outils seront adaptés à ses projets du moment, et il est toujours utile d'expérimenter différents types de machines.
Les tendances visant à revenir aux "sources", qu'il s'agisse de tatouage ou de toute autre expression artistique ou culturelle, on voit même le principe du "handpoked" réapparaître : Sans machine, l'aiguille est de nouveau rattachée à un manche, manipulé point par point... Un procédé limitant évidemment le champs de la créativité, mais trouvant son expression chez les adeptes de petites pièces minimalistes.

Brevets et piratages :
Les origines obscures des machines à tatouer

Bien que le premier brevet de machine à tatouer électrique soit daté du 8 décembre 1891 et déposé par le fameux Samuel O'Reilly, on peut le considérer comme une simple adaptation du stylo électrique breveté ("electric pen") en 1876 par Thomas Edison.
Outre ce "piratage" qui causa probablement une petite révolution pour la pratique du tatouage aux Etats-Unis, ce n'est pas l'invention de O'Reilly qui inspirera les tatoueurs modernes pendant plus d'un siècle, mais le mécanisme d'une sonnette de porte, et plus précisément de la sonnette électromagnétique à courant de rupture : On doit cette invention au physicien américain Joseph Henry plus de 40 ans avant le brevet de O'Reilly...
Ainsi, la légende (mais pas l'histoire) attribue un premier brevet élaboré sur une machine à une seule bobine, tirée d'une sonnette électromagnétique, à l'anglais Thomas Riley le 28 décembre 1891 (seulement 20 jours après le brevet américain, ce qui n'est pas strictement avéré) : C'est finalement son compatriote Alfred Charles South qui invente la première machine à double bobines pour en déposer officiellement le brevet en 1899. En 1904, l'américain Charles Wagner, en lien avec Samuel O'Reilly, fait breveter sa propre machine à double bobines : La boucle est bouclée.
Si George Burchett et bien d'autres après lui (Percy Waters, Paul Rogers, Sailor Jerry, Milton Zeis...) ont pu apporter des modifications notables à ces machines originelles au cours du 20ème siècle, la technologie initiale des sonnettes a perduré, et reste encore aujourd'hui une référence pour de nombreux artistes.
Le principe du stylo électrique n'a quant à lui été réactualisé qu'à la fin du 20ème siècle, pour devenir un outil courant pour de nombreux tatoueurs à partir des années 2010...

 

"Alors qu’aujourd’hui la plupart des jeunes tatoueurs travaillent avec des machines rotatives, légères, quasi silencieuses et sans réglage, pourquoi rester un fan inconditionnel des machines à bobines bruyantes et aux réglages compliqués ?
La rotative est une invention de businessman pour simplifier le travail, un outil standardisé pour apprendre à tatouer rapidement mais l’impact dans la peau n’est pas du tout le même. La rotative, qui existe d’ailleurs depuis très longtemps, ne fait que pousser l’aiguille dans la peau alors que la coil est la seule machine qui reproduit tout à fait le geste, le mouvement du marteau que l’on tape sur les aiguilles ou autres dents de requin comme dans le tatouage traditionnel. C’est plus difficile à utiliser mais c’est la seule technique, le seul outil qui puisse te permettre de faire un travail vraiment précis. J’ai essayé les rotatives pendant deux ans environ mais je n’y ai vraiment pas trouvé mon compte. Comparer un tattoo réalisé avec une coil ou avec une rotative, c’est un peu comme comparer le travail d’un ébéniste avec un meuble Ikea.
"
Neusky, tatoueur passionné et authentique, Jeter l'encre le 28 février 2021

"Il faut attendre la défaite du Japon en 1945 pour que l'histoire du tatouage [nippon] prenne un nouveau tournant. [...] Jusqu'ici pratiqué à la main selon la technique du 'tebori' - de "te", qui veut dire 'main', et 'horu', "graver" -, consistant à percer la peau d'un faisceau d'aiguilles préalablement noué à un manche en bambou puis trempé dans un pigment, les Japonais découvrent la machine à tatouer avec l'installation des bases américaines dans les années 1950. Son introduction agite les cercles d'initiés. Elle divise les traditionalistes, adeptes du "tout à la main", des progressistes tels que Horigorô et Horiyoshi II de Tokyo, séduits par les qualités évidentes de l'outil : précision du trait, rondeur des courbes, rapidité d'exécution."
Pascal Bagot, Tatoueurs, Tatoués, Musée du Quai Branly/Actes Sud, 2014

"je crois que ce qui me rend le plus heureux est d'avoir réussi à populariser l'utilisation de gros faisceaux d'aiguilles - jusqu'à trente-cinq -, c'est ma contribution la plus significative au monde du tatouage. Elle représente un grand changement car c'est comme pouvoir enfin peindre sur la peau avec un grand pinceau. Nous avons passé tellement d'années sans ! Moi, j'étais incapable de comprendre pourquoi cette taille n'existait pas avant. Tu veux faire une grosse pièce tribale ou autre ? Parfait. Mais pourquoi avec un jeu de sept aiguilles magnum - double rangée - si tu peux utiliser un vingt-cinq ou un trente-cinq ? C'était ridicule. Je me souviens encore évoquer ce sujet en 1986, et où tous me répondaient que cela ne marcherait jamais. Moi, je pensais au tatouage à la main au Japon, lorsqu'ils se servent avec succès d'un énorme groupe d'aiguilles. [...] J'ai expérimenté avec Perf, un ami tatoueur fabricant de machines. Il fabriqua une buse que l'on chercha à modifier : plus grande, plus courte, plus d'angle(s)... On a travaillé dessus pendant deux ans avant que j'utilise et montre ce tube magnum à tout le monde. Aujourd'hui, nombre de tatoueurs l'utilisent."
Filip Leu, Tatoueurs, Tatoués, Musée du Quai Branly/Actes Sud, 2014

Les aiguilles

Jusqu'au début du 21ème siècle, tous les tatoueurs soudaient leurs aiguilles : La soudure faisait même partie intégrante de l'apprentissage de la pratique. L'usage constitue aujourd'hui uniquement un folklore, au grand dam de l'ancienne génération de tatoueurs, qui y voyait là à la fois un élément fondamental dans la compréhension du fonctionnement des outils, et une discipline permettant d'affiner la dextérité du futur tatoueur.
Les exigences, non seulement en matière d'hygiène, mais aussi d'efficacité, ont poussé la quasi-totalité des professionnels à utiliser des faisceaux d'aiguilles déjà soudés à leur tige (needle bar), proposés dans de nombreuses versions différentes par les fabricants.
C'est à la fois le diamètre, le nombre et la disposition des aiguilles qui varient en fonction du travail à réaliser et du rendu souhaité. Bien qu'il existe une grande variété de formes disponibles, on peut assembler de 3 à 45 aiguilles, disposées en rond ou à plat, offrant ainsi toute une palette de possibilités : Tracés, remplissage, ombrage, et autres effets artistiques !
Quel que soit leur présentation, les aiguilles de tatouage doivent être stériles et à usage unique : De par leur usage, elles n'entrent pas dans le champs des dispositifs médicaux, et ne sont donc aucunement soumises à un marquage CE.

(principe confirmé par la DGCCRF, 2012)

La peau & le corps

Bien que le tatoueur ne soit pas médecin, et encore moins dermatologue, il doit composer sur un support unique qu'est la peau : Celle-ci implique des contraintes sanitaires, mais également physiologiques et morphologiques... Sans compter la sensibilité physique de la personne qui se fait tatouer !
Toutes les techniques de tatouage sont ainsi inopérantes si on ne prend pas en compte la spécificité de la peau tatouée : Sa couleur, sa texture, son état... Ainsi que l'emplacement sur le corps : Un projet à réaliser sur le pied ou le flanc n'aura pas recours aux mêmes procédés que sur le dos ou l'arrière de la cuisse.
Enfin, le processus de cicatrisation pourra lui-même avoir une incidence sur la tenue future des pigments et le rendu du tatouage au fil du temps : C'est pourquoi chaque tatoueur insiste généralement sur ses recommandations concernant les précautions à suivre dans les jours suivant la réalisation du tatouage !

Ta moko, peinture par Peter Jean Caley

En Nouvelle-Zélande, "le 'ta moko' ne se définit pas simplement comme l'acte de tatouer, il fait également référence à l'art de sculpter la peau. Bien que du métal et des machines soient utilisées par les tatoueurs, la méthode traditionnelle influence encore aujourd'hui cet exercice à travers sa définition originelle et les motifs dessinés. [...] Le 'puhoro' (tatouage allant de la cuisse au bas du dos) ou le tatouage facial sont aujourd'hui les plus emblématiques de cette transmission culturelle. Pour réaliser ces motifs, l'utilisation des instruments traditionnels, comme l'uhi tapahi' (outil de tatouage à lame lisse), sont favorisés par plusieurs 'tohunga ta moko' (experts tatoueurs)."
Simon Jean, Tatoueurs, Tatoués, Musée du Quai Branly/Actes Sud, 2014

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